Sur Vies et ombres: de l’influence des espaces

ombre-et-vie 2La sortie en 2012 de Vies et ombres de Koffi Boko aux éditions Awoudy fut l’un des événements les plus marquants de cette année-là en littérature au plan national. Vies et ombres est un ensemble de quatre nouvelles : La fille du quai, Sur l’avenue des sèvres, L’imposture et Venin d’amour.
Ce recueil de nouvelles tissées avec dextérité, est le témoignage d’un homme silencieux et patient qui sait que chacun a son tour à Yemville ou à Nawarée, deux espaces qui sucent leurs habitants jusqu’à la moelle. Si Nawarée et Dianata ne vous sacrent pas meilleur misérable de la décennie, c’est Yemville qui, par l’autorité de ses princes, vous prive de toutes libertés, même celle de la pensée.
Dans une pareille situation, la seule alternative apparemment plausibleest le départ. Oui, partir. Mais où ? Peut-être au pays des quatre saisons puisque sous les tropiques, il en existe que deux. Cette option fut celle du narrateur dans Sur l’avenue des sèvres quicomptait y retrouver Bouigi, un cousin partit plus tôt en éclaireur. Azana, la fille du quai, pour sa part, opta pour l’appropriation du paradis par le mariage avec un Blanc presque cassé. Cependant, à peine semblait-elle voir le bout du tunnel que son rêve s’évanouit à la vitesse d’une bouchée de fumée dans l’air.
ombre-et-vie1 L’auteur dépeint ainsi l’opportunisme avide qui s’empare de l’homme en situation dans les pays du sud à travers ses personnages et ses narrateurs. Et Azana et le narrateur dans La fille du quaiprofitaient des largesses de Torez jusqu’à la désillusion. Tt20, entendez par là tout tenté en vain, curieux personnage dans L’imposture,réalisa tardivement, quand il entreprit de sortir du lot des misérables en vendant le buste sacré de Dianata, taillée dans l’ébène à un touriste blanc que « cet héritage, ce buste était, par principe un bien hors de commerce et nul ne saurait faire des affaires avec. Car il traduisait non seulement la mémoire du défunt mais également le témoignage d’un combat, d’une vie solidairement liée aux autres vies sur la terre de Dianata »
L’errance obligée de l’individu sous les tropiques, pour koffi Boko, n’a qu’un seul objectif finalement : sortir du guêpier que constitue l’espace en lui-même. Cette aire géographique est en effet, celle du confinement, de la restriction, et de l’oppression. Des vies se réduisent en des ombres dans ces espaces éminemment carrésoù se réaliser, est synonyme de dérogation aux valeurs qui fondent une société d’hommes. Espérer vivre un jour, le bonheur aussi petit soit-il à Yemville, c’est attendre godot dans un pays peuplé de canailles et charlatans. Pendant qu’à Dianata, la quête du mieux-être vous prive de votre pain de chaque nuit et vous réduit en des germes étouffés, à Nawarée, elle vous jette dans le ventre non de l’atlantique mais du désert hostile et brulant. Là, votre salut ne peut qu’étonner les dieux.
Ce recueil est une interrogation sur le sort de l’homme sous le soleil. Quel repère pour des sociétés qui n’ont de modèle que de bâtards princes de Yemville velléitaires que, les yemvillois doivent vénérer comme un Bacchus dans le château des Villards ? Koffi Boko semble pousser son questionnement plus loin. La présence de l’homme ici-bas a-t-elle un autre but que la mort ? La vie ne nous livre-t-elle pas sciemment à la mort ? Ne sommes-nous pas dans les mains de ces deux acteurs ou devrais-je dire artistes, des marionnettes qui ne vivent que l’instant d’une scène ? Voilà ce qui explique l’incertitude qui s’empare de la plume de L’auteur dans Venin d’amour : « l’ordre était bien reçu ! L’exécution bien promise ! Argus avait perdu peut-être ses yeux. La gouvernante l’avait peut-être ébloui. Il marchait peut-être en somnolant. Décidément, le destin finit toujours par rattraper sa victime ».
Sous la plume de Koffi Boko est une écriture qui s’interroge, qui constate, qui dérange et par-dessus tout une écriture en chemin. Elle vous prend de court, vous emporte, vous ballotte, vous secoue et vous laisse dans un état d’intranquillité intellectuelle permanente. Si elle ne vous abandonne pas sur le quai telle une fille au « destin de papillon », c’est derrière les barreaux qu’elle vous éclaire sur votre imposture. Elle vous livre à un froid polaire lors d’ « un voyage qui finit au carrefour » et, vous pousse dangereusement dans le labyrinthe de l’amour.
Vies et ombres nourrit de profondes relations avec l’absurde camusien du moment où il met face à la société, l’individu. Ce dernier est marqué par le déterminisme de son environnementimmédiat. Aussi pouvons-nous remarqué que les espaces font de l’ombre aux personnages ou les poursuivent comme leur ombre. Bien que ceux-ci soient très ambitieux, ils ne connaitront pas un sort meilleur à celui de Meursault. Comme Sysiphe, ils reviennent toujours à la case départ pour recommencer leur lourde tâche existentielle. Dans ces fragments de vies, se lit l’apitoiement de l’Africain sur son sort dans l’attente d’une main immaculée tendue vers eux. C’est un leurre, semble dire Koffi Boko. Azana du quai l’a appris à ses dépens. Le refus du nihilisme, de la facilité et de la fatalité fait la motivation première de cet auteur qui, pense comme Sounkalo Modibo Kéita qu’on ne peut brader son identité. Voilà ce qu’il faut retenir de la tentative de vendre le buste sacrée de Dianata.
L’originalité de cette saisissante œuvre est la continuation du travail de Camus sur l’absurde. En effet, l’auteur organise un rendez-vous de l’homme avec lui-même dans un espace éminemment ouvert ou absolument clos : le quai ou la prison ou encore l’avenue glaciale et désertée des Sèvres etc. Une fois encore l’espace intervient. Mais dans ce cas, il oblige le personnage au dialogue avec lui-même, dialogue entre une vie et son ombre. L’écriture de Koffi Boko se donne à lire comme la recherche de la voie intérieure qui affranchit du joug existentiel. Et s’il adopte un style des plus simples, une écriture fluide, constante comme un torrent clair et limpide, c’est pour arroser nos petits jardins intellectuels. Tout cela dénote d’un énorme travail sur la psychologie des personnages ; comme quoi à Nawarée, à Dianata ou à Yemville même les ombres vivent.  ( vient de paraître dans le premier numéro de la revue « Reflets » )

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